Toutes les fenêtres de ma vie
enfance
600 hab.
1/3
C’était ma chambre. Du-rez-de-chaussée je pouvais grimper sur l’appui de ma fenêtre. Un mètre c’est un peu haut quand on a huit ans. Je passais de l’autre côté, dehors, derrière la maison, là où les dalles sont orangées. Le soir tout le monde se mettait au lit. Je pouvais alors observer le coucher de soleil sur le champs d’en face. Je savais que je pouvais y trouver mon père et sa petite chicorée. Sûrement que, juste avant, il avait arrosé les plants de groseilles et la rhubarbe. On s’asseyait là, on se dorait la peau avec les derniers rayons du soleil. On était bien.
enfance
600 hab.
2/3
J’avais mis mon lit juste sous le velux. Sous les rampants de la toiture. Comme ça, je pouvais étendre un drap sur le mur oblique et me faire une cabane. Quand il pleuvait, je voyais les gouttes faire la course sur la fenêtre. Je les entendais tomber sur la vitre comme un petit chuchotement qui me disait que tout allait bien. Je pouvais m’endormir paisiblement, même si c’était la tempête.
enfance
600 hab.
3/3
Une fenêtre sans volet, sans rideau. Mon père avait bricolé un cadre avec une toile que je pouvais poser sur des crochets pour obscurcir mon espace le soir. J’avais accroché dessus un poster de mes stars de l’époque. Cette fenêtre est une de mes préférées car elle orientait vers le bois d’en face de la maison, de l’autre côté du chemin. Au printemps, j’entendais les tourterelles qui refaisaient leur nid. A l’été tout était vert et j’entendais le vent dans les feuilles. Je n’avais qu’à tourner la tête pour respirer ces arbres. Je les connaissais par coeur. Je les voyais changer ; assez persuadée qu’ils m’observaient aussi à travers ce cadre qui devenait une porte vers l’univers de l’autre.
enfance
1500 hab.
Ici, chez mamie, j’ai ma chambre. Je la partage avec mes cousines ou ma soeur. Ça ne me dérange pas, je suis proche d’elles. Ici ma fenêtre a deux battants, elle est un peu haute quand on a neuf ans. J’aime ouvrir les volets et observer à chaque fois si la mer est basse ou haute, si l’on voit les chars à voile. Quand il fait gris, tout disparaît comme si on était dans un autre univers. Les jours de beaux temps, on aperçoit la taille des vagues qui nous dit à quel point on va s’amuser. L’océan est à un kilomètre. C’est pas bien loin. On y va à pied les planches sous le bras, la joie dans le coeur et les bonheurs dans les mains.
adolescence
4 000 hab.
1/2
C’est la première fois que j’ai une porte-fenêtre, en plus avec un volet roulant. C’est tout nouveau, je choisis cette chambre pour ça. Elle est plus petite mais j’ai l’impression qu’il y a plus d’air avec ce vitrage jusqu’au sol. J’en ai besoin, c’est difficile d’avoir une nouvelle chambre et les déménagements. J’ai vue sur le jardin arrière qui donne lui-même sur une espèce de terrain-vague par un petit portail. Au loin, il y a d’autres maisons de lotissement. Je ne reconnais rien ici, mais de cette fenêtre j’ai vu les petites pattes d’un chat dans la neige et je me dis que si l’envie de faire le mur me prend, ça ne sera pas trop compliqué.
adolescence
4 000 hab.
2/2
Cette fois, j’ai deux fenêtres dans ma chambre. Super pratique pour aérer, surtout que parfois j’y fume des clopes, mais jusqu’à présent personne n’en a rien su. Elles ont des croisillons sur le vitrage : on n’est pas très loin de l’église, c’est peut-être une obligation pour le patrimoine. Je n’y trouve pas d’interêt, c’est peu esthétique. Cependant, j’aime bien ces fenêtres. Une des deux me rappelle celle de l’enfance avec son chien âssis entre rampants (même si elle ne cadre que sur une maison voisine du lotissement). La nuit j’en laisse souvent une ouverte, le silence du monde dormant m’apaise.
A la suite d’une tempête, j’ai décroché un volet car le gond s’était cassé. Quand ma mère a quitté cette maison, je ne sais pas ce qu’est devenue cette fenêtre borne.
adolescence
10 000 hab.
Avec ma soeur, on partage un espace : une semaine sur deux et la moitié des vacances. Difficile de se reconnaître ici. On a nos affaires un peu entreposées, c’est le peu qu’il nous reste. On a vidé toute l’ancienne maison avant d’arriver ici. Il n’y avait plus rien de nos chambres, si ce n’est quelques meubles. De toute façon, on a compris que rien ne nous appartenait. Il ne fallait rien garder, pas de place pour le passé. Arrivées ici et pour se préserver un peu d’intimité, on a choisit d’aligner nos armoires en plein milieu de la pièce, perpendiculairement à la fenêtre. Ça laissait un petit passage pour se retrouver mais on avait moins de lumière.
adulte
230 000 hab.
Fenêtre du quatrième étage. Sous les combles. L’impression de vivre dans une tour avec ces escaliers qui s’enroulent. Il y un boulevard en bas que j’entends à peine. Je suis si haute. Mon studio n’est pas grand. La fenêtre n’est pas grande et pourtant elle m’offre tout mon nouveau monde. Elle s’ouvre sur la cime des arbres aux bords de l’eau. Je peux observer les passants de loin. Personne ne lève les yeux dans la ville, alors comme ça je suis tranquille. Je n’ai pas beaucoup de meuble mais ils ont tous au moins été installés une fois sous cette fenêtre ; le lit pour l’air dès le matin, le bureau pour travailler en observant les étoiles, ma petite table basse. Le store ne fait pas la nuit complètement, mais les lumières de la ville sont plus basses. Quand je me penche un peu, je vois mon bâtiment préféré.
adulte
230 000 hab.
La fenêtre coulisse. Elle est immense et fait toute la longueur du mur. Le soir j’y vois des ciels magnifiques bleu marine quelques fois tâchetées de rouge et de rose. Elle donne sur la cour de l’immeuble et sur notre balcon où j’avais embrassé un amoureux pour une des dernières fois.
adulte
230 000 hab.
Des fenêtres à double battants. C’est grand. C’est chic et c’est pour un an. On se retrouve avec ma soeur ici, on a chacun notre chambre mais on se croise plus qu’on habite ensemble. J’ai un amoureux, il prend déjà beaucoup de place dans ma vie et j’ai toujours envie de le retrouver les weekends. Alors je passe à côté d’une vie sorore. Il faut dire qu’on n’a pas non plus les mêmes emplois du temps avec ma soeur, mais je regrette un peu de ne pas avoir passé du temps à la fenêtre sur le balcon avec elle. Pendant plusieurs mois, il y a eu des travaux sur mon côté de façade, il y avait des échafaudages. Une fois on s’était toustes réunix avec les amix. Notre ami G avait grimpé sur la structure extérieure pour nous prendre avec du recul. On était beaux, on était bien, c’était le bonheur.
adulte
538 000 hab.
Le double-vitrage est composé de deux lots de menuiseries. J’ouvre une fenêtre, je tombe sur une autre fenêtre. Pratique mais je ne suis pas sûre de l’efficacité et ça fait deux fois plus de vitres à laver (je ne l’ai pas fait). L’année d’erasmus me libère beaucoup de temps libre et je passe du temps sur mon lit, à proximité directe des fenêtres. La façade d’en face me donne l’impression d’être observée. Je ne suis pas très à l’aise. Ensuite pendant six mois, des travaux de rénovation de façade ont été entrepris. Il y avait de la poussière entre les deux fenêtres du double-vitrage et les ouvriers me saluaient quand ils passaient. Mes colocataires ont entendu des jeunes monter par-là une nuit. Je n’ai rien entendu car je prenais des anxiolytiques pour dormir.
adulte
230 000 hab.
J’entends la sonnerie du lycée d’en face quand j’aère. Je vois les élèves studieux, parfois ils me saluent de loin.
On m’a dit que j’allais devoir passer des semaines ici à cause d’une maladie qui s’étend vite. On parle de confinement. Comment rester si je ne peux pas regarder plus loin que la façade d’un lycée déshabité ? Les jolis couchers de soleil ne suffiront pas. Je pars. Je vais m’installer avec cet amoureux, qui lui-même n’a pas encore tous ses meubles dans son appartement.
adulte
230 000 hab.
à suivre